Jeanne d’Arc (III.A) : une sainte excommuniée

6 janvier 1412 – 6 janvier 2012 6e centenaire de sainte Jeanne d’Arc

A l’occasion de l’anniversaire du 6° centenaire de sainte Jeanne d’Arc, Côme de Prévigny – agrégé d’histoire – nous propose un tryptique sur l’étonnante destinée d’une frêle jeune fille choisie par Dieu pour sauver la France ! Sainte cuirassée, sainte isolée, sainte excommuniée, Jeanne est aujourd’hui, plus que jamais, le symbole du refus du moindre compromis quand il s’agit de confesser la Foi même au sacrifice de sa vie.

Dans la solitude, Jeanne se sentit chanceler. Au cimetière de Saint-Ouen, non loin de la cathédrale de Rouen, devant le peuple et la cour, elle signa dans ses derniers jours un acte d’abjuration qu’on lui avait tendu et qu’elle n’avait pas lu, en traçant sous la pression une croix qui valut, selon les différentes interprétations, acceptation ou invalidation. Dès le lendemain pourtant, elle se dédit, et confia vouloir se conformer à ses voix. Même les plus grands saints peuvent être tentés de se décourager. C’est d’ailleurs à leur capacité à se relever en pareille situation qu’on reconnaît leur force d’âme et l’héroïcité de leurs vertus. Le Sauveur n’a-t-il pas, lui aussi, été tenté au jardin des Oliviers avant de pousser un cri de souffrance : « Père, père, pourquoi m’avez-vous abandonné ? »

Mais le sacrifice suprême était à portée de main. Jeanne fut condamnée à mort. On lui lit la sentence d’excommunication, qui revêtait toute la solennité que lui conféraient les représentants officiels de l’Église. Elle gravit les marches du bûcher qui devait la consumer, officiellement réprouvée par la Sainte Institution dont les dépositaires lui indiquèrent dans le verdict, avec toute l’hypocrisie qui se devait, qu’ils pensaient sincèrement qu’elle, Jeanne, aurait dû « préférer demeurer fidèlement et constamment dans la communion, ainsi que dans l’unité de l’Eglise catholique et du pontife romain[6] . » On l’affubla d’une coiffe sur laquelle furent inscrits les chefs d’inculpation que ses détracteurs répétaient à l’envi : « hérétique, schismatique et relapse ». Quelle douleur plus cruelle y a-t-il pour les vrais serviteurs de l’Église que de se sentir isolés au soir de leur vie, rejetés par ses autorités tandis qu’on cède parfois les places d’honneur à ceux qui malmènent les vérités essentielles de la Foi ? Jésus Christ, abandonné par ses disciples, n’avait-il pas été condamné à être crucifié, alors qu’on libérait en échange Barabbas, le pire des brigands ?

Jeanne monta vers le martyre. Sa peau allait rougir, ses cheveux devaient griller et ses membres allaient être carbonisés par les flammes et déjà, certains de ses accusateurs, comme Loyseleur, s’approchèrent en toute hâte de la charrette qui la menait au supplice pour la conjurer de lui accorder le pardon. Devant tant de sainteté, son bourreau s’enfuit éperdu et tomba à genoux devant un frère prêcheur : « Je crains fort d’être damné car j’ai brûlé une sainte[7] », ultime aveu qui rappelle la sentence biblique préfigurant l’attitude ce ceux qui ont crucifié Notre Seigneur : « Ils regarderont vers Celui qu’ils ont transpercé. »

Un quart de siècle après sa mort, la cause de l’héroïne d’Orléans fut revisitée et l’Église la réhabilita officiellement. En attendant, nombreux furent ceux qui pensèrent qu’il était de rigueur de ne pas juger les verdicts des représentants de l’institution ecclésiastique. Pie XII célébra cette digne fin d’une héroïne française qui devait obtenir un jour sur terre comme au ciel la couronne des saints : « Dans le silence résonnent les paroles d’une martyre fidèle à sa vocation, pleine de foi en l’Église, à laquelle elle en appelait, invoquant le très doux nom de Jésus, son unique consolation. À travers la fumée qui monte, elle fixe la croix, certaine qu’un jour elle obtiendra justice [8] . »

N’est-ce pas de ces belles figures à l’image de Jeanne dont parle saint Augustin dans ces lignes : « Souvent aussi la divine providence permet que, victimes des agitations séditieuses excitées par les hommes sensuels, des justes même soient exclus de l’assemblée des chrétiens. S’ils endurent patiemment ces outrages et ces injustices, sans vouloir troubler la paix de l’Eglise par les nouveautés du schisme ou de l’hérésie, ils montrent à tous avec quel dévouement véritable, quel amour sincère l’homme doit servir son Dieu. Ces chrétiens dévoués ont dessein de rentrer au port, quand le calme aura succédé à la tempête. S’ils ne le peuvent, soit parce que l’orage continue à gronder, soit parce qu’ils craignent que leur retour n’entretienne la tempête ou n’en excite de plus terrible, ils préfèrent pourvoir au salut des agitateurs qui les ont chassés : et sans réunir des assemblées secrètes, ils soutiennent jusqu’à la mort et confirment par leur témoignage la foi qu’ils savent prêchée dans l’Eglise catholique. Celui qui voit leurs secrets combats sait en secret couronner leur victoire. Cette situation semble rare dans l’Eglise, mais elle n’est pas sans exemple, elle se présente même plus fréquemment qu’on ne pourrait le croire. Ainsi tous les hommes et toutes leurs actions servent à l’accomplissement des desseins de la divine providence pour la sanctification des âmes et l’édification du peuple de Dieu[9] . »

[6] Procès de Jeanne d’Arc, 56e séance, 30 mai 1431.
[7] Procès de Jeanne d’Arc, Déposition de frère Isambard de la Pierre, frère prêcheur.
[8] Pie XII, Message radio à la France, 25 juin 1956.
[9] Saint Augustin, De la vraie religion, VI, 11.

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